Venny Soldan-Brofeldt

Artist, sculptor, and jewelry designer.

Revenir au Liban (4)

Retour aux sources : un pèlerinage à l’AFP. Fidèle au poste, et malgré les décennies de bombardements, attentats, les pressions hostiles comme les pressions amicales de tout bord, l’agence est restée attachée à son siège historique, au 3e étage de l’immeuble Najjar, rue de Rome dans le quartier de Hamra, au cœur de ce qu’on appelait autrefois Beyrouth-ouest quand la capitale était coupée en deux.

Le hall de l’immeuble est désormais équipé de grilles en fer forgé, l’ascenseur est moderne, heureusement, et sur le palier du 3e figure toujours la plaque en cuivre gravé portant Agence France-Presse en français (en cursive) et en arabe. Mais une porte blindée a depuis longtemps remplacé la porte en bois, soufflée par un explosif en 1981.

La directrice du bureau, Acil Tabbara, entrée il y a des décennies à l’agence, m’accueille très chaleureusement et me fait visiter les locaux, complètement transformés après un demi-siècle d’évolution technologique et quatre ou cinq générations d’ordinateurs. Les salles ont été remaniées, il y a un local pour le « fact checking », une nouvelle activité importante et sensible dans la région, un local pour les photographes, un autre pour l’iconographie, également très active pour une actualité très changeante.

La grande salle du desk n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était autrefois, assez dépouillée avec de grandes tables pour étaler les journaux et taper à la machine. Aujourd’hui elle  est rehaussée par un plancher recouvrant les épaisseurs de câbles électriques et de fibres informatiques, sont alignées des consoles totalement silencieuses où quelques journalistes sont en plein travail – tout aussi silencieux, rien à voir avec le  crépitement de nos machines à écrire et des telex des opérateurs… (Ci-dessous, Nadra Saouli et Yves Heller).

La salle des télex où officiaient les opérateurs, jadis baptisée Salle Tony Samaha d’un nom d‘un jeune opérateur emporté par la maladie, a été redécoupée, puisqu’il n’y a plus de télex, et en partie utilisée par le desk arabe.

Avec l’évolution des situations régionales, Beyrouth qui avait été la grande direction régionale, avant qu’une partie des activités soient relocalisées à Nicosie pour motifs de sécurité, redevient aujourd’hui un centre de coordination et Chypre va forcément perdre de son importance. Comme les autres agences internationales, l’AFP sait adapter son dispositif au gré des crises, ce qui est aujourd’hui plus simple techniquement que sur un plan humain, car on installe plus facilement des machines qu’on ne déplace des journalistes avec leur environnement familial.

Mais il faut signaler la grande compétence des journalistes multilingues, travaillant sur de grands écrans divisés en trois où ils peuvent comparer les versions française, anglaise et arabe des informations qu’ils se partagent en temps réel, en assurant une même crédibilité et simultanéité pour les trois langues conformément au statut mondial de l’AFP. Le responsable commercial pour la région m’explique du reste qu’on préfère parler « d’AFP » plutôt que « France Presse », pour convaincre les clients que ce n’est pas la voix du gouvernement français mais bien une agence internationale. Vieux débat, je me souviens des commentaires de mes confrères à mon époque lointaine où on nous traitait « d’agence Tass ».

L’actualité aujourd’hui est évidemment syrienne, Acil est en contact avec le bureau de Damas, très sollicité, avec de belles satisfactions : la photo de une en pleine page de L’Orient-Le Jour est d’un photographe de l’AFP en Syrie, Omar Haj Kadour. Et ce n’est pas parce que c’est un quotidien francophone, la photo se retrouve dans d’autres quotidiens.

Le temps passe, les équipes tournent, j’y ai vu passer Georges Herbouze, David Daure, Michel Leleu, Xavier Baron, Sami Ketz, Yves Heller, plus tous ceux qui s’y sont formés avant de venir à OParis, Louna Naïm, Adnan Zaka, Henri Mamarbachi, Nadra Saouli, Antoinette Chalabi, au moins ceux dont je me souviens ou avec qui je suis encore en contact. Une chose reste, et c’est un motif de fierté pour tous ceux du « Beyrouth Circus », d’hier à aujourd’hui, c’est vcet incomparable esprit d’équipe qui permet d’affronter toutes les difficultés, et je comprends que si ce ne sont plus les mêmes, il y en a encore beaucoup aujourd’hui pour les journalistes qui travaillent dans la région. (Ci-dessus : Marie-Hélène, Joseph Oueini, Xavier Baron, Christian Boustaly et Sammy Ketz).

J’ai retrouvé aussi Khalil Ajami, un autre de mes anciens confrères, connu tout jeune opérateur à l’AFP en 1980, il me redisait combien il avait eu de la chance de commencer sa carrière – qu’il a poursuivie dans le journalisme – à l’AFP, une école de rigueur et de droiture. Et d’apprentissage aussi : comme opérateur il avait appris à lire les bandes par les trous, une gymnastique qui lui permet aujourd’hui de faire son apprentissage dans l’intelligence artificielle. C’est ça aussi l’AFP, on n’a jamais fini d’apprendre.

12 mars 2025

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