Un joyeux anniversaire : c’est ce qui peut résumer le mieux cette journée anniversaire du début de l’insurrection le 15 mars 2011, un anniversaire qui est pour la première fois célébré publiquement après la chute de la dictature. Une manifestation était organisée place des Omeyyades non loin du Musée national, mais voyant le caractère pacifique et familial des manifestants qui s’y rendaient, et me souvenant brusquement que je n’étais plus reporter au Petit Vingtième, je me suis dispensé de la foule, du bruit, du soleil et de la poussière. Et lâchement, j’ai profité de ce mouvement de foule pour revisiter la mosquée des Omeyades, superbement déserte et somptueuse avec ses colonnes anciennes, ses voûtes décorées, ses longs tapis rouges, et le pavement de la cour brillant à force d’être lavé dans lequel se reflétaient les tours et minarets du monument.

Encore une fois j’ai vu l’esprit de tolérance : la mosquée est accessible à tous, non croyants comme croyants, et des chrétiens viennent se recueillir devant le monument à Saint Jean Baptiste. Au Moyen Orient ce n’est pas comme au Maghreb, où l’accès intérieur des mosquées est réservé aux croyants, la faute à Lyautey ! Et franchement, pour une capitale censée être tombée sous le joug des djihadistes et des islamistes les plus radicaux, Damas reflète la même cohabitation des religions, et les femmes circulent avec ou sans voile, maquillées ou pas (et parfois voilées et maquillées) sans que personne ne trouve rien à redire.



L’activité fébrile du Souk el-Hamidiyeh est représentative de cet esprit d’ouverture, avec une foule très hétéroclite qui se croise au milieu des vendeurs de drapeaux, des échoppes de nourriture, des magasins de vêtements et de sous-vêtements. Il n’y a quel es antiquaires qui sont un eu tristes car ils n’ont pas de clients et espèrent le retour des touristes, m’explique Abou Hani en me faisant visiter sa caverne d’Ali Baba.



Repassant dans le quartier chrétien de Bab Touma, la porte de Saint Thomas, j’ai rencontré le père Hanna, un Franciscain originaire de Ninive en Irak, qui se rendait à l’église saint François mais devait s’arrêter tous les dix mètres car les gens du quartier venaient le saluer. En lingua franca ou plutôt francescana, nous avons échangé et je lui ai demandé son sentiment sur cette révolution. « C’est mieux, évidemment », me répond-il avec un grand sourire. « Mais il faut souhaiter que l’ouverture continue… »



Devant la mosquée des Omeyyades, deux jeunes miliciens, ou combattants de l’armée régulière, pas facile à distinguer puisque les milices sont en cours d’intégration, rajustent leur tenue. C’est pour une télévision, dûment autorisée, et ils prennent un air sombre alors qu’ils rigolaient deux minutes avant. Bien sûr, Damas n’est pas Lattaquié, faute de presse la population n’est pas vraiment sensibilisée et je doute que la télévision nationale s’y étende. Mais quand je vais sur Internet je me rends compte qu’il y a des versions différentes qui se contredisent : pour les uns ce sont les milices les plus radicales du nouveau régime qui se sont déchainées contre les alaouites, j’ai même lu qu’on parlait d’un génocide des alaouites. Pour les autres, ce sont les forces de sécurité de ce régime, parties arrêter d’anciens responsables Baasistes, civils ou militaires, qui ont été accueillies par leurs propres milices, provoquant des échanges d’une rare violence.



Selon le SNHR (Syrien Netwok for Human Rights), les affrontements sur la côte de Lattaquié entre le 6 et le 12 mars ont fait 878 victimes civiles et militaires, dont 429 tuées par les éléments fidèles à Bachar, et 449 tuées par les éléments rattachés aux forces de sécurité du nouveau régime, y compris des milices mal ou on contrôlées. Le SNHR ajoute qu’il est difficile de distinguer entre civils et anciens militaires du côté des victimes loyales à Bachar, la majorité des militaires dissidents étant en civil. Bref dans ce décompte macabre on voit que la réalité est plus complexe qu’il n’y paraît, et L’Orient-le Jour a publié il y a quelques jours le portrait d’un officier supérieur pro-Bachar coordonnant la rébellion avec le soutien de l’Iran, qui veut remettre un pied en Syrie. Vers l’orient complexe…
En repassant la frontière syrienne de Jdeideh et en franchissant le poste libanais de Masna, avec à l’ouest le mont Liban enneigé et très loin au sud le Mont Hermon également enneigé, je me suis dit que ce champ de bataille millénaire connaîtrait encore bien des violences. Mais j’ajoute aussitôt que la Syrie est un pays qui ne demande qu’à redémarrer, les infrastructures et les structures touristiques sont en place, les gens sont toujours accueillant, ils attendent juste que les Européens manifestent pour eux la même empathie et solidarité qu’ils ont exprimées envers les Ukrainiens.



PS : les photos diffusées par l’agence officielle SANA me confirment que la manifestation était pacifique et familiale. Tant mieux ! Mais ça ne ressemblait pas non plus à la marée humaine qui a déferlé trois jours après la chute du régime de Bachar el-Assad. Et pour cause, raconte le quotidien de Beyrouth l’Orient le Jour, il y avait plus de forces de l’ordre que de manifestants, ceux-ci étant empêchés de confluer vers la grande place…
16 mars 2025
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