Venny Soldan-Brofeldt

Artist, sculptor, and jewelry designer.

La guerre de Ludwig Renn

Retrouvé par hasard dans la bibliothèque familiale, le livre “Guerre” (“Krieg” en allemand) de Ludwig Renn m’a permis de replonger dans la première guerre mondiale à travers une description factuelle, sans pathos ni outrances, presque un reportage de journaliste, et de redécouvrir un écrivain oublié dont l’écriture reste très actuelle sur la guerre et sur les guerres, sans qu’il s’agisse d’une littérature militante pacifiste et malgré le fait que Renn, devenu communiste en 1928, deviendra après la deuxième guerre mondiale un écrivain officiel de la RDA.

Renn, de son vrai nom Adolf Friedrich Vieht von Golssenau, naît en 1889 dans une vielle famille saxonne. Entré dans l’armée allemande en 1910, il servira de 1914 à 1918 comme chef d’unité, commandant de compagnie puis chef de bataillon. Officier de police de Dresde après la démobilisation, il quitte le service en 1920 après avoir refusé de tirer sur des émeutiers et se remet aux études de droit et d’histoire de l’art tout en se lançant dans l’écriture de romans. 

En 1928, année où il adhère au parti communiste allemand (KPD), il publie son premier roman, “Krieg”, qui n’a de pacifiste que le fait qu’il ne rejoint pas la prose belliqueuse des écrivains mobilisés par les nazis sur le thème de la revanche de l’Allemagne. Son livre précède le chef d’œuvre d’Erich-Maria Remarque, “A l’ouest rien de nouveau”, également dénoncé par les nazis comme pacifiste. Mais il suit celui d’Ernst Jünger, “Orages d’acier” (1920), qui reste le point de repère de la littérature de guerre allemande.

Pourtant le livre de Ludwig Renn, qui se lit facilement, mérite d’être lu car il raconte sa guerre au jour le jour sans jamais généraliser, sans tirer de leçons ni romancer des situations qu’il décrit dans la réalité, avec cette alternance des temps morts et des temps de la mort, cette incertitude à laquelle il s’habitue en se murant d’indifférence sur son propre devenir, cette camaraderie entre survivants qui crée une autre hiérarchie des valeurs.

En lisant le sommaire de l’édition française (publiée par Flammarion en 1929), on pourrait croire que c’est un récit de batailles : “la marche en avant ; la guerre de position devant Chailly ; la bataille de la Somme ; blessé ; la bataille de l’Aisne et de la Champagne ; l’effondrement”. C’est tout le contraire, il n’y a pas de description de manœuvre, ni stratégique ni même tactique, mais l’enchaînement souvent irrationnel des ordres et contre-ordres pour un mouvement dont on ignore tout, car rien n’est expliqué. Le rythme de son propre récit sera donné par sa propre aventure, entre permissions et blessures, qui lui font monter et redescendre du front au gré de sa disponibilité physique.

Le personnage du roman, qui commence la guerre comme caporal avant d’être promu au cours des combats, ne voit que ce qu’on veut bien lui dire. C’est à dire rien. Il ne voit pas physiquement son ennemi français et, sauf des contacts avec une population belge hostile au début des opérations, il ne verra plus son adversaire, terré comme lui dans les tranchées, à portée de mortier et de shrapnell. “Le Français” devient un ennemi abstrait, pour lequel on n’éprouve même pas de sentiment particulier. Tout au plus l’Alsacien qui déserte les rangs de l’armée allemande pour rejoindre le spositions françaises est-il considéré comme un traître,  rien de plus.

“La guerre” n’est pas un roman antimilitariste, ni une critique de l’armée prussienne. Les officiers y sont décrits pour ce qu’ils sont : certains sont ridicules, comme cet officier qui doit présenter sa troupe à cheval mais ne sait pas monter et se paie un galop emballé sous les rires de ses hommes ; d’autres savent être proches de leurs hommes et partager les risques en première ligne, rien de systématique ni de caricatural. Les vraies frontières sont entre “ceux du front” et “ceux de l’arrière” qui ne voient rien de la situation réelle, donc ne la comprennent pas. Au point que certaines positions avancées font des comptes-rendus inexacts sur les points tenus pour éviter de recevoir l’ordre d’aller les reprendre. Tout cela sonne vrai, sans forfanterie et avec beaucoup d’honnêteté. 

Un dialogue sonne juste, et se révèle très contestataire, celui du héros avec son commandant de compagnie. Lorsque le premier confesse au second : « je me suis toujours étonné que les hommes aient pu supporter si longtemps cette exstence dans les entonnoirs », son commandant lui répond : « et moi, ce qui m’étonne, c’est que personne n’ait seulement élevé la voix. Voix-tu, il faut pour cela avoir l’âme bien débonnaire, ou l’intelligence terriblement atrophiée ! »

Témoignage intéressant aussi sur l’évolution des techniques, avec le rôle central des mitrailleuses, mais aussi l’apparition dans le ciel des avions d’observation d’artillerie, qui vont déterminer des comportements de précaution : on camoufle les tranchées au milieu des trous d’obus, on évite de les tracer en lignes régulières, on s’abrite désormais des vues du ciel…

Sans jamais être cynique, le héros perd, comme certainement beaucoup de jeunes de sa génération, tout repère et conclut sa lecture d’une longue encyclopédie de philosophie, qu’il emmène avec lui sur le front, qu’aucun philosophe n’a trouvé “la” solution, ce qui vaut aussi pour les gens de religion. Ce n’est pas vraiment de la littérature subversive, mais c’est un roman à contre-courant de l’évolution de l’Allemagne d’après 1918.

Arrêté par les nazis en 1932 pour ”haute trahison littéraire”, Renn sera remis en liberté en 1935, part pour la Suisse et rejoint les Brigades internationales dès 1936, où il termine commandant d’une école de formation militaire. On le voit sur cette photo (© Bundesarchiv) à droite en uniforme, aux côtés du cinéaste Joris Ivens (à gauche) et de l’écrivain Ernest Hemingway (au centre). Arrêté en France en 1940 et interné au camp de Saint-Cyprien puis relâché, il s’exile au Mexique où il milite pour organiser la communauté allemande en exil, avant de rentrer après la guerre chez lui à Dresde, en RDA communiste. 

Devenu membre de la SED (parti communiste est-allemand) et écrivain officiel du régime, Renn reste malgré tout un penseur (relativement) indépendant. Lorsqu’il publie en 1954 son récit de la guerre d’Espagne Renn (Der Spanische Krieg), il aura ce jugement définitivement négatif sur la gauche espagnole :  » La gauche communiste perd toute chance de s’étendre en Espagne, non pas à cause du fascisme international mais à cause de cette gangrène intérieure, constitutionnelle au peuple espagnol, et tellement appréciée des Anglais, qu’est l’anarchisme. « 

Peut-être cet auteur disparu en 1979, en pleine guerre froide, sera-t-il redécouvert comme ayant contribué au patrimoine littéraire allemand sur la première guerre mondiale. Dresde fait aujourd’hui partie de l’Allemagne réunifiée et Berlin est une capitale en pleine redécouverte de l’histoire allemande, avec une très grande liberté de pensée, de ton et d’expression, qui revisite son histoire sans la récrire, avec courage et lucidité. Une histoire qui fait aussi partie de notre histoire européenne…   

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