Venny Soldan-Brofeldt

Artist, sculptor, and jewelry designer.

Paris-Londres-Berlin

Passée inaperçue pendant le week-end pascal, la tribune de Pierre Servent, dans Le Figaro du 22 avril, mérite d’être relue et méditée: au-delà du titre provocateur, « L’Allemagne doit redevenir une puissance militaire », ce journaliste indépendant, directeur de séminaire à l’Ecole de guerre, affirme que l’Europe de la défense a besoin d’un axe militaire puissant qui passe par Paris, Londres et Berlin et conjugue les forces de ces trois pays majeurs en Europe.

Pierre est certainement un littéraire plus qu’un scientifique, car l’axe qui relie les trois capitales est plus un triangle qu’une ligne droite, mais l’esprit est bien là. Il est absurde de continuer à faire comme le font les gouvernements français successifs, toutes tendances politiques confondues, à alterner l’axe Paris-Berlin au nom de la réconciliation franco-allemande « promis juré c’est pour toujours », et l’Entente cordiale style Saint-Malo, pleine de nostalgie et riche de promesses sans lendemain – la Grande-Bretagne ne reste jamais amarrée très longtemps au continent.   

Mais je lui cède la parole, puisque le texte n’est plus accessible aux non-abonnés :  

Pierre Servent: « La crise libyenne a permis de faire le triste constat du coma cérébral de l’Europe de la défense. L’union européenne a été incapable de se mettre d’accord sur un sujet qui concerne pourtant l’une de ses zones de référence : la Méditerranée. L’abstention de l’Allemagne,  -se joignant à celles de la Chine et de la Russie-, a sonné le glas d’une puissance collective européenne. La suite des événements en Libye illustre cette faillite des ambitions de l’Union européenne avec un duo franco-britannique contraint de demander à l’OTAN une plus forte implication. Le besoin d’Europe de la défense n’a pourtant jamais été aussi criant, tandis que les Etats-Unis se détournent des dossiers non cruciaux pour ses propres intérêts. Et ce n’est sans doute qu’un début.

« Les craquements d’outre-méditerranée, riches d’espoirs et lourds de menaces,  se produisent alors que les pays européens se distinguent pas une baisse substantielle de leur budget Défense. A la faiblesse de la volonté politique, à la fragilité des ambitions, s’ajoute un net amincissement du nerf de la guerre : l’argent. Ce mouvement se propage en Europe alors que les pays « émergents » ont entamé un mouvement exactement inverse. Et s’ils s’abstiennent lors du vote de résolution onusienne qui prévoit l’usage de la force pour servir le droit, ils votent allégrement l’augmentation de leur propre budget défense, prenant date pour l’avenir. Ce mouvement en ciseau est préoccupant.

« De restructurations en coupes claires budgétaires, Français et Britanniques tentent, non sans mal, de sauver la cohérence de leur outil de défense. Ils sont seuls aujourd’hui à porter politiquement et militairement l’effort d’une Europe défaillante. Jusqu’à quand ? Les contraintes financières et les séquelles de la crise de 2007 laissent difficilement prévoir des lendemains qui chantent dans un paysage sécuritaire qui reste hautement incertain. L’histoire ne se répète pas mais elle nous enseigne qu’elle présente toujours la facture à ceux qui ont préféré sacrifier l’Etat régalien à l’Etat providence.

« Dans ce champ de contrainte croissant, comment faire pour que l’Europe puisse redresser la barre ? Seul un retour de l’Allemagne au premier plan des puissances militaires européennes peut apporter une solution à la défaillance structurelle de l’Union. Et pour cela, l’Allemagne doit renouer avec sa puissance militaire d’antan. Pour d’autres buts évidemment que ceux d’hier.

« Il faut que nos alliés d’outre-Rhin revisitent leur propre histoire militaire, qui est aussi la nôtre. Si l’Allemagne nous a si souvent battus, de façon expresse, c’est à cause d’un talent militaire inspiré de « l’esprit d’Iéna ». Ecrasée par la France napoléonienne en 1806 (Iéna), la Prusse a tiré les enseignements de cette défaite cuisante en instituant dans ses armées un mode de commandement novateur aux antipodes des caricatures que l’on a pu faire par la suite de l’esprit prussien : clarté des objectifs du chef, délégation dans leur mise en œuvre, principe de subsidiarité à chaque niveau de commandement (pour éviter les empiétements) expliquent les succès des Allemands face à la France en 1870, en 1914 et en 1940. C’est d’ailleurs en rompant avec ces principes qu’Adolf Hitler cassera progressivement au sein de ses armées « l’esprit d’Iéna » au profit d’une centralisation du commandement de plus en plus névrotique.

« L’ombre portée des crimes atroces du IIIe Reich bloque l’Allemagne dans son aggiornamento militaire. Or celui-ci est désormais vital pour l’Europe. Sans rien oublier, Berlin doit redevenir une puissance militaire de premier plan. Sans une Allemagne puissante dans ce domaine, l’Europe de la défense ne parviendra pas à progresser ! Ce n’est pas du duo franco-britannique dont nous avons besoin mais d’une troïka conduite par Paris, Berlin et Londres. Sans elle, il n’y aura pas d’ »Europe puissance » en matière de défense et de sécurité. Plutôt que d’accabler les Allemands, aidons-les à faire cette révolution culturelle et psychologique. L’Histoire est de retour. A nous d’y faire face en renouvelant notre regard et celui de nos alliés ».        

Foin de duos langoureux mais peu durables, vive la troïka ! Pierre Servent à raison de nous ramener à « penser européen ». Car une des choses qui tue le plus la défense européenne c’est précisément l’abus de dialogues bilatéraux, qui froissent tous ceux qui n’en sont pas. Et précisément, redonner du muscle aux Allemands est un exercice à risque si on le joue en bilatéral, on le voit tous les jours sur le plan économique, mais qui devient sans risque si on le joue en partenariat avec les Britanniques.  

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