
C’est un projet fou, irrationnel et dont les ambitions dépassent à l’évidence les moyens disponibles, si ce n’est que les dégâts qui risquent d’être faits dans un site unique de la région parisienne risquent d’être irrémédiables : la mairie de Boulogne a fait adopter le 16 juin dernier une révision du plan local d’urbanisme (PUL) autorisant la construction de 310.000 mètres carrés de surfaces en béton, grâce à cinq tours de 100 à 120 mètres de haut.

Le maire de Boulogne, Pierre-Christophe Baguet, qui s’était fait élire en 2008 avec notamment la promesse de ne pas bétonner l’île Seguin, enfin débarrassée des usines Renault après presque vingt ans de travaux de démolition et de dépollution, s’est ainsi gagné une notoriété certaine, mais pas forcément positive.

Son adjoint a démissionné, une partie de ses amis politiques l’ont désavoué, les maires des communes voisines de Sèvres et d’Issy les Moulineaux ont pris leurs distances et, surtout, le projet a réussi à fédérer des associations de défense de l’environnement jusque là dispersées, renforcées, et ce n’est pas le moindre paradoxe, par le soutien de l’association pour la promotion du Grand Paris. Tous ces mouvements se retrouvent derrière l’association « Sauvons l’île Seguin ». Car il s’agit d’un site unique à protéger dans la boucle de la Seine, en aval de l’île Saint-Germain.

C’est le cas, autour du noyau constitué par l’association Boulogne environnement (250 membres), de l’association des résidents du quartier Rives de Seine à Boulogne, de l’Association des riverains de l’île Seguin, de l’association ACTEVI d’Issy les Moulineaux, de l’Association Aimer Vivre à Saint-Cloud (450 membres) et de toutes les associations environnementales du secteur…

Derrière l’île Seguin, la défense de la rive gauche est également en jeu, puisque l’environnement risque de basculer là aussi dans l’urbanisation sauvage si les îles ne sont pas respectées, comme on commence à le voir par endroits entre Issy les Moulineaux et le Bas-Meudon..


Sur un plan de promotion immobilière, au-delà même des considérations d’environnement, monter des tours sur l’île Seguin est une insulte au bon sens, pour deux raisons différentes.

D’abord parce que les projets de gratte-ciels sont actuellement freinés par la crise, au point que Jean Nouvel a lui-même dû renoncer, « faute d’investisseurs », à son projet de tour Signal à la Défense, 71 étages pour plus de 300 mètres de hauteur. De la même façon, c’est l’assureur italien Generali qui a renoncé qui à son projet de tour à la Défense, et apparemment TF1 envisagerait de quitter sa tour à Boulogne.

Le maire de Boulogne doit se prendre pour le maire Shanghai, à vouloir faire de l’île Seguin un nouveau Pudong. Mais il n’en a pas les moyens et n’a visiblement pas fait une analyse sérieuse du contexte urbain plus large : Paris peine à faire de la Défense le grand pôle d’expansion des affaires que mérite la capitale, mais le maintient comme axe d’effort principal après l’échec du Front de Seine, mauvais compromis entre logements résidentiels et immeubles de bureaux.
La Défense, au moins, est reliée à Paris et à la province par des radiales, des pénétrantes, une autoroute, un RER, un métro, un tram, toute une infrastructure qui draine quotidiennement des centaines de milliers d’usagers. Boulogne, et c’est la deuxième raison négative, souffre déjà de la jonction problématique entre l’arrivée de la N118 par le Pont de Sèvres en direction de la porte de Saint-Cloud, et de l’entrée de la voie rive droite, pas encore voie rapide jusqu’à l’entrée dans Paris : embouteillages quotidiens assurés et on se demande comment cette population additionnelle de 15 à 20.000 personnes, censée occupée les tours de Jean Nouvel, arrivera à se glisser dans ce trafic déjà saturé. Sans parler du stationnement sur l’île, à moins de creuser des parkings sous la Seine. Au fond, ce serait rendre à l’île Seguin sa vocation première : lorsqu’elle était usine, Renault y fabriquait des milliers de véhicules qui sortaient ensuite par les passerelles métalliques toujours en place…

Sans parler bien entendu de la détérioration du cadre de vie de tous les riverains. Au premier rang desquels les derniers arrivés, qui ont acheté dans les nouveaux complexes immobiliers sur la rive droite à Boulogne après avoir été alléchés par la vue sur une boucle de Seine encore préservée. Une véritable arnaque !
Ainsi, pour l’association des riverains du Quartier Rives de Seine, « Les résidents se sont installés dans le quartier Rives de Seine en connaissance du projet d’aménagement de 2006 de l’Ile Seguin, « l’île des deux cultures », alliant sciences et arts du XXIe siècle. Cet aménagement prévu pour 2012-2013 devait être peu dense, la hauteur des constructions limitée, donnant la part belle à un grand parc, des guinguettes et des équipements culturels. En choisissant de venir habiter dans ce quartier, nous n’avons pas opté pour une « La Défense bis » mais pour une promesse de calme et de sérénité avec à l’époque une université américaine, un labo, des jardins, un hôtel… »


Le projet culturel avait pris un coup sérieux dans l’aile après le retrait de François Pinault, qui voulait y ouvrir un musée d’art contemporain. La lenteur prévisible du processus lui a fait préférer une structure déjà existante à Venise, où sa Fondation fonctionne avec succès. Pour autant, c’était dommage de renoncer. Mais c’est là que la mairie de Boulogne a tout faux, et c’est la raison pour laquelle ce projet hérisse les défenseurs du Grand Paris autant que les riverains : il faut ici un projet d’ampleur nationale, et ce n’est pas parce que la municipalité n’a pas les financements nécessaires qu’elle doit se croire légitime à les financer par des projets de promotion immobilière pharaoniques – et dont le succès financier n’est du reste pas garanti.


Les associations ont jusqu’au 15 août pour faire accepter un recours. Il faut souhaiter que la région et le gouvernement ne se désintéressent pas d’un problème qui dépasse largement le niveau municipal et local. C’est la logique même d’un Grand Paris cohérent et harmonieux qui est en cause. En attendant, les riverains profitent du jardin agréablement aménagé sur l’île, au milieu duquel on a planté un cirque. Tout un symbole… Boulogne, c’est un sacré cirque !


24 juillet 2011 dans Allemagne, Sèvres | Lien permanent | Commentaires (2) | TrackBack
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