Venny Soldan-Brofeldt

Artist, sculptor, and jewelry designer.

Printemps numérique en Amérique latine

Alors que les communautés indigènes de l’Equateur célèbrent le premier anniversaire de leur “soulèvement” (Levantamiento) en octobre 2019, chercheurs universitaires et acteurs sociaux se sont retrouvés pour analyser ensemble l’irruption des médias sociaux et le rôle d’Internet sur l’ensemble des mouvements sociaux en Amérique latine, comme s’il existait un printemps latino-américain à dimension numérique.

Cette analyse transversale a été concrétisée dans un ouvrage collectif publié en anglais et qui le sera bientôt en espagnol, en fédérant une trentaine de chercheurs d’universités de toute l’Amérique latine et des Etats-Unis pour affronter cette thématique nouvelle : l’ouvrage de 358 pages, Digital Activism, Community Media, and Sustainable Communication in Latin America” a été coordonné par Cheryl Martens, professeure à l’université San Francisco de Quito, Cristina Venegas, professeure à l’université Santa Barbara de Californie, et Franklin Etsa Salvio Sharupi Tapuy, responsable des communautés Shuar et Quijos d’Equateur et porte-parole de la CONFENIAE (Confédération des nationalités indigènes de l’Amazonie équatorienne). Il a été publié aux Editions Palgrave Macmillan et est disponible en version papier comme en format électronique. 

L’ouvrage a été présenté par les trois coordonnateurs au cours d’une vidéoconférence depuis Quito associant une majorité des contributeurs depuis les différentes universités latino-américaines. Cristina Venegas (à droite) a souligné en introduction que de nombreux pays dans le monde ont connu ces dernières années des mouvements sociaux de grande ampleur qui ont parfois débouché sur des bouleversements politiques (Tunisie, Egypte, etc.) et dont l’accélérateur a sans conteste été l’irruption des médias sociaux pour mobiliser et faire manifester les opinions publiques. 

En Amérique latine, où les contraintes géographiques sont plus fortes que n’importe où ailleurs avec la dispersion des communautés entre forêt vierge et montagnes, le rôle des médias sociaux a été encore plus déterminant. Un colloque organisé en 2017 à Quito sur les “communautés connectées” avait déjà permis de faire ce constat en associant des militants communautaires et des universitaires et en comparant les expériences vécues en Equateur, au Mexique, en Argentine, en Bolivie, au Brésil, au Chili et en Colombie. Or ces deux dernières année ont vu une intensification des “printemps latino-américains”, où les conflits sociaux ont coïncidé avec une remise en cause des modèles économiques, politiques et culturels.

L’intérêt de cette réflexion collective est précisément de dépasser l’événementiel et le niveau local pour identifier les grandes lignes et constater que l’irruption des technologiques numériques et des médias sociaux contribue à une double mobilisation, dans la rue et sur le Net : les communautés latino-américaines, au-delà des frontières régionales et nationales, ne se contentent pas de s’approprier les technologies et médias numériques mais remettent en cause la rationalité technologique occidentale.

L’appropriation des technologies nouvelles permet d’abord de développer des stratégies autonomes de développement durable échappant aux logiques habituelles. Le livre recense des cas concrets évoqués lors de cette présentation, comme la réalisation de pirogues à énergie solaire en Equateur (David Vila-Viñas, Juan-Manuel Crespo, Cheryl Martens – à gauche), la création d’une radio communautaire d’indigènes mexicains à Oxnard en Californie leur permettant la réappropriation de leur culture mixtèque et le renforcement des liens avec leurs racines dans l’Etat de Oaxaca au sud du Mexique (Carlos Jiménez), plusieurs expériences de réseaux téléphoniques ou Internet autonomes en Bolivie (Mario Rodriguez Ibanez) ou au Mexique, etc.

Mais à un second niveau, ce livre donne la parole aux chercheurs latino-américains qui dans leurs travaux universitaires apportent leur approche de ces questions de façon différente des traditions universitaires de l’Europe et du “Grand Nord”. Avec dans leur discours des thèmes communs comme la décolonisation, la promotion des cultures indigènes, l’égalité des sexes, la politique économique… 

Et sur les outils médiatiques, les chercheurs convergent pour constater qu’en Amérique Latine les médias sont contrôlés sinon confisqués par les démocraties élitistes, marginalisant de facto les communautés indigènes. Pour Diana Coryat, de l’Université San Francisco de Quito, “comment les mouvements sociaux peuvent-ils avoir de la visibilité dans un champ médiatique déséquilibré où les gouvernements contrôlent la majorité des médias ? Il faut donc leur opposer un contre-pouvoir transmédiatique”.

Doris Pena Pino a évoqué à son tour une nécessaire “décolonisation” de la connaissance ouverte, une interculturalité et une communication par la mobilité.

Les chercheurs aux Etats-unis reconnaissent eux-mêmes que les outils et système numériques sont contrôlés par les grands groupes américains et laissent en outre de côté tous ceux qui n’en sont pas équipés. Lors de la présentation, Angharad Valdivia (à gauche), de l’université de l’Illinois, a souligné tout l’intérêt de ce livre qui met en valeur ce qu’ont produit les chercheurs latino-américains sur le sujet, des travaux jusqu’ici insuffisamment connus.

Pour Etsa Franklin Sharupi (à droite), l’un des trois coordinateurs de cet ouvrage et lui-même animateur du réseau d’information amazonien “Lanceros digitales”, la communication est devenue “un outil de combat et de résistance : les outils virtuels co-existent avec les philosophies indigènes, avec le pouvoir de la nature et de la forêt, permettant aux communicants de partager cette connaissance à travers les médias sociaux, et vers leurs propres communautés”. Il y a pour lui un besoin historique de transmettre les idées, les langues, les ontologies indigènes, pour intégrer pleinement ces communautés dans les sociétés, et pour raconter et écrire eux-mêmes leur Histoire sur des plates-formes virtuelles gérées par des “community managers” indigènes.

Intervenant pour la CONFENIAE, la confédération des nations indigènes de l’amazonie équatorienne, Andrés Tapia (à gauche) a également noté comment les travaux universitaires s’étaient enrichis de l’apport des jeunes, devenus grâce aux médias sociaux des acteurs de la communication dans le travail collectif de valorisation du patrimoine des communautés indigènes, à travers “une communication communautaire, alternative et populaire, un travail de lutte, de résistance et de mobilisation”.

Ces travaux prouvent en tous cas que nombre d’universitaires latino-américains, loin de se contenter d’une approche purement académique, travaillent en contact étroit avec les communautés indigènes dont le bouillonnement des^idées et la fermentation des louvele nts sociaux sont un champ d’étude considérable pour la compréhension des évolutions du monde latino-américain.

10 octobre 2020 dans Amazonie

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