Sous le titre “Amiral – Le sel et les étoiles”, Alain Coldefy parcourt sa carrière de marin, militaire, industriel et stratège en se retranchant derrière une immense modestie pour verser quand même quelques grains de sel sur sa vision globale, à travers sa “navigation hauturière” dans ces différents paysages.

Amir al-bahr, l’éthymologie d’amiral, veut dire chef de la mer ou mieux prince de la mer, et l’amiral Coldefy porte ce titre avec l’aisance de quelqu’un qui reste modeste devant les éléments et a acquis la sagesse à force d’avoir traversé des tempêtes – les plus belles pages sont peut-être son récit d’un cyclone qui en 1987 le force à faire sortir en urgence son unité, le Du Chayla, de la rade de Brest pour gagner le large et attendre que la mer déchaînée et le vent à 80 noeuds se calment.
Comme beaucoup de gars de la Marine, il est marin avant d’être militaire : “après plus de quarante ans de carrière, je n’arrive toujours pas à dire si j’étais un militaire dans l’âme qui a appris à faire la guerre sur mer ou un marin qui a appris à faire la guerre”… Tout est dit !
En présentant son livre « Amiral -v Le sel et les étoiles » aux Invalides, l’amiral Coldefy explique son titre : le sel c’est la mer, les étoiles c’est pour se guider. Et dans son trajet de la mer à la défense, à l’industrie et jusqu’à l’Europe, son œil reste fixé sur le sextant et sa ligne d’horizon reste la mer.
Sa politique du grain de sel, il commence à la pratiquer dans son engagement au large du Kosovo, quand, commandant une Task force franco-britannique en Adriatique, il s’oppose aux Américains qui veulent bombarder une base serbe dans les bouches de Kotor : “on ne bombarde pas le Monténégro”, leur explique-t-il en se portant garant de l’interdiction de toute sortie d’unité serbe en mer, ce qu’il saura faire appliquer en positionnant le sous-marin du groupe aéronaval.
Allié critique mais loyal, il sera respecté comme tel au fil de sa carrière, et lors de cette opération les Britanniques lui demanderont de décorer certains de leurs marins “au nom de Sa Majesté”.

Récit classique mais varié de ses navigations dans le Pacifique, sur les côtes de l’Afrique, dans l’Atlantique nord, avec la prise de conscience des enjeux pour la France de son rôle maritime et de la nécessité de se doter des moyens d’une grande puissance navale pour préserver ses intérêts et son domaine maritime, préoccupation qui ne le quittera jamais.
Pacha du Clémenceau, ce navigateur peu solitaire décrit une journée ordinaire de cette ville flottante de 2.000 marins qu’est le porte-avions, avec la dimension humaine essentielle à la cohésion des équipages, la priorité donnée à la solidarité de tous et de chacun “tout est durement acquis dans nos métiers où la technique n’est rien sans l’homme et réciproquement…” L’homme et la femme car pour lui la féminisation de la Marine est une chose naturelle et il rend un hommage particulier à une pilote de Super-Frelon, capitaine de vaisseau, qui prend le risque d’une mission de secours au-dessus du territoire serbe.
La récompense de l’entraînement collectif qui est sa priorité, c’est la reconnaissance par l’US Navy de la valeur et de la fiabilité des unités françaises, le groupe aéronaval français étant pleinement intégré au dispositif américain si nécessaire, même si toujours subsiste la préoccupation de préserver sa souveraineté, le grain de sel français qu’il explique si bien.
Le chapitre consacré à “la mer, une ambition française”, reprend les thèmes chers aux marins depuis des siècles de la sous-estimation par notre pays de ses richesses à travers les océans, mais se termine par quelques pages consacrées à la dimension nécessairement européenne de cette ambition, autour des moyens des deux seules marines crédibles, la Royal Navy et la Marine française.
Se refusant à livrer toute anecdote pour conserver de la hauteur, et c’est peut-être dommage car il en aurait à raconter, l’amiral reste assez peu bavard – “taiseux”, comme il décrit lui-même les marins – sur la partie de sa carrière passée à l’état-major des armées et au contact des cabinets ministériels. Il y participe pourtant à des exercices majeurs de restructuration et préparation de l’avenir, notamment comme Major général des Armées, ce qui enrichit encore sa connaissance stratégique et ses compétences inter-armées. Encore évoque-t-il en quelques phrases discrètes un échange avec la ministre de la défense de l’époque sur le fait que les ministres souffrent d’une hypertrophie des cabinets qui font écran avec les directeurs d’administration et les grands commandeurs. Réflexion qui sera balayée d’un revers de manche ou presque, surtout après qu’il eut cité la défense britannique en exemple.
De la stratégie militaire, sa trajectoire évolue vers la stratégie industrielle, les deux étant étroitement liées comme il va le redécouvrir très vite, après l’appel de Louis Gallois devenu président unique d’EADS. Un président qui ne se laissait pas court-circuiter par son cabinet, se souvient-il, et traitait directement et en confiance avec ses grands subordonnés, demandant à l’amiral de lui communiquer ses réflexions stratégiques et ses notes d’étonnement, ce dernier agissant non comme un conseiller défense habituel mais comme un vrai conseiller stratégie.
Ce passage dans le seul groupe européen réellement intégré, ce qui est toujours vrai aujourd’hui, va renforcer sa conviction que la dimension européenne est la seule possible dans un monde multipolaire où les alliances classiques sont en crise.

Préfacé par l’écrivain de marine Erik Orsenna, avec deux lettres en avant-propos et en postface de l’amiral Philippe de Gaulle, le livre de l’amiral Coldefy se termine par une dernière projection d’avenir : président de la Société des membres de la Légion d’Honneur (SMLH) qui fête l’an prochain son centenaire, il insiste sur l’importance du lien transgénérationnel de cet organisme au profit de la jeunesse et sur l’action de solidarité des membres de la SMLH face au COVID.
“Amiral – Le sel et les étoiles”, Amiral Alain Coldefy, Ed. Favre, 254 pages.
07 septembre 2020 dans Défense, Livres | Lien permanent | Commentaires (1)
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