Venny Soldan-Brofeldt

Artist, sculptor, and jewelry designer.

Cépages étrusques

Aussi riche en vignobles fameux que la Toscane de l’intérieur (Chianti, Montalcino, Montepulciano), la Toscane maritime offre d’excellents crus, grands et petits (Sassicaia, Val di Cornia), tout en affichant les origines les plus anciennes puisque remontant aux Etrusques. J’avais découvert l’année dernière la production très particulière, dans un site unique, du domaine de Petra à Suvereto, cette année j’ai exploré celui de Poggiorossoqui s’enorgueillit d’élever un vignoble là où les Etrusques, il y a deux millénaires, produisaient leur vin sacré, à côté de la baie de Baratti où ils déchargeaient et traitaient le minerai de fer exploité sur l’île d’Elbe.

Le site est unique, sur le promontoire de Piombino, juste en-dessous du plus vieux village de la région puisque Populonia, perché sur un piton au-dessus de la baie de Baratti, était l’antique Fofluna des étrusques, précisément du nom du dieu du vin, le Bacchus étrusque. Situation unique aussi puisque le vignoble s’étend sur six hectares perpétuellement ventés, face à la baie de San Vincenzo au nord et à la baie de Follonica au sud.

Des analyses sont faites aujourd’hui dans les laboratoires archéologiques pour retrouver les cépages des origines, à partir des pépins de raisin retrouvés dans les ruines des temples étrusques, nous explique Valerio, le jeune œnologue de Poggiorosso, responsable des assemblages actuels avec : cabernet sauvignon, cabernet franc, sangiovese et merlot pour le rouge, vermentino et viognier pour le blanc.

Les cépages sont clairement séparés, au milieu de deux hectares d’oliviers, vendangés et traités séparément jusqu’à l’assemblage final. Le domaine est tout jeune, une douzaine d’années à peine puisque la famille Monelli a acquis ces hectares de pinède en 2001 pour restaurer un vieux corps de ferme et planter son vignoble. Les premiers crus arrivent à peine à maturité, avec une exigence de qualité qui fait que le propriétaire se limite à moins de 40.000 bouteilles par an, toutes appellations confondues, ce qui limite encore ses possibilités à l’exportation. Mais pas ses ambitions : cette entreprise est typique de la PME italienne, lancée par un ouvrier électro-mécanicien qui a réussi dans son secteur et a voulu réaliser un rêve familial en produisant son vin.

Du reste, le haut de gamme en rouge, le Velthune, du nom du dieu étrusque de la fécondité et du changement de saisons, ne reçoit son appellation que les années où le propriétaire et son œnologue décident qu’il a atteint le niveau auquel ils aspirent, après avoir mûri seize mois en barrique et seize mois en bouteilles. Un peu comme le haut de gamme de Montalcino, auquel le jury des producteurs locaux attribue l’appellation Brunello les bonnes années, et simplement Rosso di Montalcino les autres. Et quand le Velthune n’en est pas un, le cabernet sauvignon qui le compose à 100% « redescend » sur le Fufluna, vin jeune et fruité d’entrée de gamme composé à 50% de cabernet sauvignon et à 50% de merlot, qui se boit frais et dans les deux ans, dans la bonne tradition bachique.

Vin rouge intermédiaire, le Tages est assemblé de sangiovese et de merlot avec un pourcentage variant selon l’année, ce qui fait que les années ne se ressemblent pas dans la recherche en cours d’une plus grande maturité. C’est en tous cas celui qu’on trouve dans les restaurants de la région, où la concurrence est sévère avec des crus fameux et anciens. Le défi est de taille, pour un jeune producteur, et la production croît très progressivement : pour le Velthune, le plus exigeant, la production est passée de 1.300 bouteilles en 2012 à 2.500 en 2013 et 4.500 en 2014.

La production de blanc est également intéressante, dans une région qui en offre une palette très riche et très étendue. La modeste Phylika, esclave d’origine grecque dont on a lu le nom sur une céramique noire retrouvée sur l’acropole de Populonia, à 1 km à vol d’oiseau, a donné son nom au blanc d’entrée de gamme, 100% vermentino, jeune et frais pour l’été. Plus ambitieux, le Veive, du nom d’un hermès étrusque lanceur de flèches, a un caractère plus affirmé avec ses 100% de viognier, mais a rencontré un obstacle inattendu sur son développement : malgré une production confidentielle de 3.000 bouteilles par an, les avocats d’une célèbre veuve champenoise ont trouvé que la sonorité « Veive » était trop proche de la leur, et ont contraint Poggiorosso à rebaptiser son second cru de blanc en Feronia, déesse des bois et de l’agriculture…

Du coup, le meilleur des blancs est un sans nom, puisqu’il s’appelle du nom de son cépage, Vermentino. Un vin plus sérieux, totalement inspiré à la tradition locale et au respect d’un cépage parmi les plus anciens de la région, produit en toute petite quantité puisqu’il atteint le millier de bouteilles : un vin qu’il faut donc aller découvrir et déguster sur place.

Produit sur une péninsule balayée par les vents marins, ce terroir d’entre deux mers est riche et son potentiel important. Il promet beaucoup, mais il lui reste du chemin et des vendanges à parcourir avant de rejoindre le niveau des vins produits entre les collines de Bolgheri et de Castagneto Carducci. On m’a signalé un vin à 100% de cabernet franc à Bolgheri, je dois absolument aller dans ce coin pour le découvrir…

30 juillet 2015 dans GastronomieItalie | Lien permanent | Commentaires (0)

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