Venny Soldan-Brofeldt

Artist, sculptor, and jewelry designer.

Un missionnaire à contre-courant

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« Le Père Bottasso vient de partir célébrer la Nativité au ciel, » a commenté un de ses frères salésiens dans un Tweet, après son décès, le 24 décembre peu avant minuit, à la clinique Pasteur de Quito. Le père italien Giovanni Bottasso, 83 ans, a consacré soixante ans de sa vie aux communautés indigènes de l’Équateur et en particulier aux Shuar, remettant radicalement en question l’approche traditionnelle des missions catholiques.

Né à Peveragno au Piémont le 27 septembre 1936, élevé chez les Salésiens, il éprouve très jeune la vocation missionnaire et part pour l’Équateur en 1959, envoyé à la mission salésienne de Sucua (au sud de Macas, province de Morona Santiago) après son ordination en 1963. Très vite il découvre la misère sociale et culturelle des populations indigènes de la région, et se bat pour leur émancipation de l’approche traditionnelle des missionnaires.

Il veut en effet que les enfants Shuar aient leurs propres enseignants et leurs propres manuels scolaires, plutôt que les manuels imprimés à Quito où l’on pouvait lire que « les provinces orientales de l’Équateur étaient habitées par des peuples sauvages et guerriers qui coupaient les têtes pour les réduire et se nourrissaient de choses répugnantes comme le manioc mâché et fermenté. » Les Shuar, dont la tradition ancienne était effectivement de réduire les têtes de leurs ennemis tués au combat, ont souffert de la mauvaise réputation attachée à la désignation de « Jivaros » englobant la famille ethnique des Shuar, des Achuar, des Shiwiar et Awajun. Un terme espagnol voulant dire « barbares, sauvages » aujourd’hui rejeté par les communautés de cette famille.

Pour disposer d’outils pédagogiques non dépréciatifs, encore fallait-il maîtriser par écrit la langue des Shuar, ce qu’avaient commencé à faire d’autres missionnaires salésiens avant lui. Avec le père slovaque Juan Shutka il crée en 1963 la Fédération des communautés Shuar, véritable creuset de l’identité Shuar, et tisse un réseau d’enseignement avec l’instrument d’un système éducatif radiodiffusé en langue Shuar.

Mais au-delà, il entreprend un gigantesque travail de recueil des traditions orales, puis de transcription écrite, de publication de documents ainsi que d’outils d’analyse lexicologique et grammaticale de la langue Shuar. Pour lieux publier ces études il crée la « Editorial Mundo Shuar » qui deviendra en quelques décennies une référence pour l’anthropologie amazonienne. Certaines de ses publications retracent l’itinéraire des missionnaires salésiens, dont le sien : « Les Salésiens et les Shuar – Entre hostilité et dialogue » (1980) – « Bibliographie générale de la nation Jivaro » (1993). Le Centre culturel Abya Yala, qu’il crée en 1975, compte aujourd’hui plus de 22.000 ouvrages spécialisés dans les populations indigènes de l’Amazonie et de la Sierra. En 1986 il crée l’Institut d’anthropologie appliquée de l’université polytechnique salésienne (UPS) de Quito.

Ce travail, qui vise à promouvoir la diffusion du message évangélique dans la langue des populations indigènes, s’accompagne d’une critique de l’approche traditionnelle des missions depuis le début de la colonisation. S’ils n’étaient pas eux-mêmes des prédateurs des terres et des richesses des Indiens comme les Conquistadors, écrit-il dans « Les missions et l’acculturation des Shuar », les missionnaires avaient le « désir de convertir et de sauver » les Shuar « avec le même a priori ethnocentrique qui a survécu jusqu’à récemment : être un Chrétien, un sujet du Roi, être civilisé ou être un individu digne d’être considéré comme une personne étaient la même chose ». Avec comme conséquence, ajoute-t-il, que les missionnaires  classiques passaient par l’hispanisation pour évangéliser les indigènes, et que les Shuar qui voulaient accéder aux avantages matériels de la civilisation devaient passer par l’assimilation à la société coloniale en renonçant à leur propre culture.

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Ce travail de valorisation de la culture Shuar, au-delà de la fierté rendue à des populations minoritaires et de la reconquête de leur identité, sera finalement reconnu par la communauté équatorienne tout entière puisqu’en 2003 il est admis à l’Académie nationale d’histoire de l’Équateur, où il consacre son discours d’intronisation au thème: « les Salésiens et la langue des Shuar ». Dans un hommage rendu dès l’annonce de son décès, le président Lenin Moreno confirme cette reconnaissance : « il y a des vies qui sont exemplaires et celle du père Juan Bottasso l’a été pour plusieurs générations qui nous sommes nourris de son travail prolifique d’enquête, de diffusion et d’enseignement de notre identité plurinationale. C’est un apôtre de l’Equateur profond qui est mort. Son amour pour ce pays va nous manquer ».

Par une confusion révélatrice de l’importance des Salésiens, le premier message du président est accompagné de deux photos du missionnaire à la barbe blanche – mais la présidence rectifiera peu après en retirant la deuxième photo : derrière la ressemblance, à côté du père Bottasso c’était une photo du père Luigi Bolla, un autre salésien italien décédé en 2013 au Pérou après avoir consacré plus de 50 ans aux Achuar – cousins des Shuar – d’Équateur et du Pérou. Avec une démarche parallèle pour la reconnaissance, l’étude et la valorisation de la culture spécifique des Achuar, le père Bolla, rebaptisé Yankuam Jintia en Achuar et enterré dans la dernière communauté où il a vécu au Pérou, avait poussé plus loin la mise en cause des missions traditionnelles : il avait obtenu de l’ordre des Salésiens d’être libre de toute attache avec une mission classique pour aller vivre avec les Achuar et nomadiser d’une communauté à l’autre de cette immense région amazonienne, sans plus recevoir ni salaire ni soutien matériel, vivant avec les indigènes et travaillant avec eux pour mieux faire entendre la « palabra de Dios », comme me l’ont répété des Achuar du fleuve Pastaza.

Comme le père Bottasso, son précurseur chez les Shuar mais qui l’avait accompagné aussi chez les Achuar, Luis Bolla avait compris que le message évangélique ne pouvait être partagé et « approprié » que dans la langue et la culture de ces communautés. Et ce n’est pas hasard, les deux hommes étant toujours restés proches, si c’est le père Bottasso qui a été le biographe du père Bolla, ayant contribué à rendre accessibles les milliers de pages de notes laissées par Bolla et retrouvées dans ses affaires dans la communauté de Kuyuntsa.

Le message radicalement novateur de ces deux missionnaires d’un nouveau genre a eu des répercussions sur l’ensemble des missions catholiques en Amazonie et, au-delà des critiques de certains milieux conservateurs sur la place faite aux cultures indigènes dans la religion, ces idées ont fait leur chemin, notamment lors du synode de Rome sur l’Amazonie en octobre dernier où l’on a vu le pape François s’entretenir avec Juan Bottasso. Entre-temps le 5 août dernier, à Lima, l’ordre des Salésiens a officiellement présenté un mémoire ouvrant la cause de béatification et de canonisation du père Bolla pour sa vie entière consacrée aux indigènes dans la jungle.

29 décembre 2019 dans AmazonieCultureItalieReligion | Lien permanent | Commentaires (0)

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