
Parcourir Beyrouth quarante ans après y avoir vécu et vingt ans après la dernière visite révèle l’ampleur des changements et le contraste des extrêmes : la Beyrouth ancienne survit par endroit là où elle a échappé aux bombardements et aux promoteurs, et des constructions anciennes, souvent très délabrées, coexistent avec des gratte-ciels impressionnants.



On perçoit dans ces constructions faites dans l’urgence la trace de l’américanisation : comme à New-York, des édifices futuristes et audacieux s’élèvent au milieu de terrains vagues provisoirement transformés en parkings et de trottoirs défoncés, dans une visible absence de plans d’urbanisme, et la guerre n’a rien à voir. Les poubelles qui débordent, les rues jonchées d’ordures, une végétation sauvage envahissante prouvent bien que les services publics sont absents.



De même, si l’opulence encore perceptible dans les années 1980 n’est plus vraiment là, le contraste entre les très riches et les très pauvres s’est même aggravé avec la présence d’innombrables réfugiés du sud-Liban, palestiniens et syriens. Sur la corniche, de rutilants SUV et des voitures de sport roulent à la vitesse des embouteillages, tandis que quelques mères avec de enfants sales et littéralement en haillons tentent de vendre des petites bouteilles d’eau aux promeneurs. Très débrouillards, deux très jeunes vendeurs de roses se faufilent à toute allure en patins à roulettes entre les promeneurs en les doublant pour se retourner face à eux et les surprendre – certains se laissent séduire.
La crise monétaire est évidemment très présente et se voit dans les prix, certains en dollars, d’autres en livres libanaises avec beaucoup de zéros ! Le visiteur étranger qui arrive avec ses euros ou ses dollars se sent immensément riche : j’ai changé cent euros et suis reparti avec une grosse liasse de neuf millions de livres ! Là aussi on s’habitue à tout et pour un billet de 100.000 on dit simplement 100. Ce qui fait que cent (mille) livres font presque un dollar ou un euros.
Enfin si certains grands magasins sont vides en fin d’après-midi, comme l’immense ABC rue Verdun, ce n’est pas la crise économique mais tout simplement la rupture du jeûne, car on vient de commencer le mois de ramadan, et les rues sont littéralement désertes à partir d’une certaine heure, ce qui est inhabituel.

Enfin dans le cadre chargé de mes retrouvailles avec les amis beyrouthins, j’ai retrouvé ce matin le journaliste Najib Khazzaka, ancien de l’AFP et mémoire vivante du Liban, de la Syrie et des Palestiniens, qui partage son temps entre Beyrouth et sa maison familiale à Zahle où il cultive ses oliviers, se abricotiers, ses cerisiers et ses pistachiers et bien sûr on a parlé d’élagage et de confiture d’abricot, c’est un vrai spécialiste. Témoin de premier plan des déchirements inter-libanais depuis 1975, ami de nombre d’acteurs politiques dont Walid Joumblatt, il a aussi été proche du Fatah et d’Abou Jihad en particulier, et raconte comme de l’intérieur les graves divisions entre mouvements palestiniens qui ont contribué à les affaiblir depuis 1947 !
Il m’a raconté que sa famille s’est installée à Zahle au début du 19e siècle, à une époque où la Syrie et le Liban faisaient partie d’un même ensemble de l’empire ottoman et la Bekaa était un peu la villégiature de la bourgeoisie de Damas, chrétiens et sunnites mélangés. Ce sont les Français qui ont rattaché la Bekaa au Liban en la coupant de la Syrie, et beaucoup de Syriens sont ainsi devenus Libanais. Il me parle des chrétiens d’orient qui sont une réalité beaucoup plus complexe que les clichés habituels, notamment sur ces populations chrétiennes venues à travers les siècles de la Mésopotamie en passant par le Yémen, et remontées ensuite dans une zone encore majoritairement chrétienne il y a un siècle et demi et comprenant le nord de la Palestine, le sud de la Syrie et le sud du Liban.

Témoin de premier plan des déchirements inter-libanais depuis 1975, ami de nombre d’acteurs politiques dont Walid Joumblatt, il a aussi été proche du Fatah et d’Abou Jihad en particulier, et raconte comme de l’intérieur les graves divisions entre mouvements palestiniens qui ont contribué à les affaiblir depuis 1947 ! Venu assister à Damas aux obsèques d’Abou Jihad, concepteur de l’Intifada, assassiné par les services israéliens à Tunis, il raconte comment il a fait sa dépêche sur une cérémonie dominée par la présence ou plutôt l’absence d’Arafat, auquel les Syriens n’avaient pas donné l’autorisation de venir : à chaque voiture officielle qui arrivait, la foule se retournait, espérant voir débarquer le chef de l’OLP. Najib est intarissable, je l’ai incité à écrire ses souvenirs pendant qu’ils sont encore présents, son témoignage serait passionnant d’autant qu’il raconte tous ces événements avec détachement, la sagesse de celui qui ne se laisse pas enfermer dans l’Histoire partisane.
10 mars 2025 dans Moyen-Orient, Voyages | Lien permanent | Commentaires (0)
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