
L’expression est née chez les nations indiennes de l’Amazonie équatorienne : « lancero digital », le lancier numérique. Ces populations farouchement attachées à leurs traditions, dont les hommes portent le plus souvent les cheveux longs, un pagne de coton et des colliers de poitrine avec un couvre-chef en plumes, brandissent leurs lances dans les manifestations qu’ils organisent dans la rue en les convoquant sur la toile, leur dernière conquête.
Le paradoxe est que beaucoup de ces communautés indiennes dispersées dans l’immensité de la forêt sont dépourvues d’accès routier, d’électricité sauf quelques panneaux solaires, de téléphone et de connexion internet, mais elles ont totalement apprivoisé les outils informatiques et les médias sociaux, sans besoin de passer par la presse locale forcément urbaine et hispanique.



Lors de ma première découverte en 2017 d’un village Achuar sur la rive du fleuve Pastaza, totalement isolé au cœur de la forêt vierge que les anglo-saxons appellent si justement la rain forest, forêt de pluie, j’avais été surpris par une demande qu’on m’avait faite à mon départ : « dis, c’est quoi ta page Facebook ? ». Plusieurs habitants de cette communauté se connectent quand ils vont en ville ou quand ils ont un travail dans des communautés voisines équipées d’ordinateurs. Et comme tous les enfants du monde, les enfants sont scotchés sur l’écran quand ils voient un ordinateur.
Deux ans plus tard, je me retrouve connecté avec une trentaine d’amis Achuar et Shuar qui me donnent de leurs nouvelles, mais surtout je découvre la densité de leur activité sur le Net, en espagnol et souvent dans leurs langues, et les résultats de cette utilisation qui ne connaît pas de limites dans l’espace ni dans le temps.
C’est par Internet que plusieurs organisations indiennes ont convoqué et organisé, en avril 2018, le premier colloque sur « les voix de la recherche en Haute Amazonie équatorienne » qui, derrière ce titre sobrement scientifique, constituait en réalité une réappropriation par les Indiens de leur passé. A côté d’anthropologues connus venus d’Europe et d’Amérique du Nord, dont le spécialiste des Achuar Philippe Descola, disciple de Claude Lévi-Strauss et auteur des « Lances du crépuscule », des universitaires et chercheurs indiens étaient venus s’exprimer sur le thème : « ce qui a été fait jusqu’à présent en anthropologie amazonienne est remarquable, mais désormais nous voulons nous-mêmes écrire notre histoire ».
Un exemple parlant, ce rejet catégorique et qui continue à faire polémique en Équateur de l’appellation de « Jivaros ». Le nom donné à un groupe ethnique et culturel de cette région équatorienne redouté par les autres groupes comme étant les réducteurs de tête de leurs ennemis, selon un rituel minutieusement décrit au début du XXe siècle par l’explorateur américain Fritz W. Up de Graff (Head Hunters of Amazon, 1923) . Depuis, et sous l’influence notamment des missionnaires italiens, cette tradition cruelle a disparu et l’on n’a plus besoin d’enlever les femmes des autres villages en tuant pères et maris. Mais le nom était resté et c’est cela qui est rejeté par ceux qui sont ainsi désignés.
« Jivaro est une appellation péjorative donnée par la colonisation, qui veut dire sauvage et dans laquelle nous ne sommes jamais reconnus », avait conclu le colloque en précisant, à l’adresse des chercheurs, universitaires et missionnaires du monde entier, que l’expression « Jivaro » ne doit plus être utilisée pour définir l’ensemble linguistique et culturel qui réunit les idiomes des Achuar, Awajun, Shiwiar, Shuar et Wampis.
Des conclusions rappelées il y a quelques jours sur le Net par l’universitaire Shuar Kar Atamaint Wamputsar à la suite d’un débat animé sur la télévision équatorienne où quelqu’un avait mentionné les masses incultes et analphabètes à propos des Shuar, et qui en réalité blessait l’ensemble des communautés de cet ensemble culturel au sein duquel circule l’information, grâce à la coordination des organisations représentatives, La Confédération des nationalités indigènes de l’Équateur (CONAIE), la Confédération des nationalités autochtones de l’Amazonie équatorienne (CONFENIAE) et la coordination des organisations autochtones de la communauté amazonienne (COICA) laquelle regroupe les organisations de Colombie, Équateur, Pérou, Bolivie, Brésil, Guyana, Surinal et Guyane française.

L’un des animateurs et créateurs des « lanciers numériques », Franklin Salvio Sharupi Tapui, ci-dessus et ci-contre, contribue activement à cette mobilisation régionale des nationalités indiennes. Le 11 juillet dernier, les représentants du peuple Waorani (centre de l’Amazonie équatorienne) ont gagné un recours devant les tribunaux contre les projets du gouvernement en matière de prospection et d’exploitation des richesses du sous-sol. Un jugement local qui aurait pu passer inaperçu dans la presse classique.
« Le peuple Waorani n’a jamais lâché ses lances ni renoncé à sa lutte », déclarait alors le porte-parole de la CONFENIAE Andrés Tapia, relayé sur les médias sociaux qui avaient contribué à la mobilisation de cette communauté « autour de ses dirigeants, depuis le cœur de la forêt ». Une mobilisation par l’image, celle d’une mère de famille le visage peint et portant ses enfants dans les bras, présente dans la rue à la tête des manifestants Waorani mais présente aussi sur Internet : l’image de la jeune Nemonte Nenkimo (ci-contre) a été aussi virale à l’échelle de l’Equateur que celle de Greta Thunberg. La résistance collective des Waorani à l’avancée des sociétés de prospection minière, avec le témoignage devant le tribunal des présidents des principales organisations indiennes affrontées aux mêmes dangers de déforestation, a été « un échec cinglant pour tous les projets de dévastation des territoires où le jaguar, l’anaconda et les esprits protecteurs de la forêt sont retranchés aux côtés d’un peuple indompté ».


L’exemple des Waorani et le rôle particulier des femmes dans les mouvements de résistance aux autorités semble avoir été un incitateur de toutes les communautés indiennes du pays : le 19 septembre, sept nations amazoniennes ont bloqué le route transamazonienne dans la zone entre Napo et Pastaza pour exiger le retrait total d’une société dont le projet hydroélectrique avait été arrêté sur décision début septembre du tribunal de Pastaza. Et le 24 septembre, c’est la présidente de la communauté Shuar Arutam, Josefina Tunki, qui a tenu une conférence de presse à Quito pour affirmer l’opposition de sa communauté à toute activité minière et le refus même de toute consultation sur ce thème sur leur territoire.
Ces mouvements d’opposition aux activités notamment d’exploitation pétrolière ne sont pas nouveaux, mais ils semblent prendre de l’ampleur par le fait que ces communautés découvrent leurs intérêts communs et se concertent, annonçant un mois d’action pour ce mois d’octobre. Et c’est évidemment lié pour elles à l’émotion suscitée dans le monde par les incendies de la forêt amazonienne et la politique anti-indienne des autorités brésiliennes. Une émotion qui a fait inviter à l’ONU des représentants de ces communautés dans les discussions sur la protection de l’environnement dans le monde, et qui a poussé le Pape François à convoquer un synode sur le thème spécifique de l’Amazonie.
03 octobre 2019 dans Amazonie, Société, Voyages | Lien permanent | Commentaires (0)
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