
Tunis, qui est sur la latitude de Syracuse en Sicile, conserve la même tradition que la Sicile, mais ici moins connue, des marionnettes guerrières, avec une symétrie bien méditerranéenne des bons et des mauvais, les Maures et les Chrétiens. Et c’est au palais des marionnettes à Tunis qu’on peut le mieux vérifier ce riche héritage.


Inutile de chercher ce palais, il est introuvable et ne porte pas ce nom. C’est l’établissement “Al Rachidia”, vieille maison au cœur de la Médina qui présente des antiquités sur trois étages et il se cache derrière une entrée de boutique modeste à Souk et-Trouk, juste au-dessus de la mosquée de la Zitouna, en remontant la rue de la Kasba.


Sous l’enseigne de Rachid et Abdelhafidh Ben Gorbal, le nom “Al Rachidia” est un hommage au père, Rachid, dont le fils a fidèlement gardé intact le bureau sans rien déranger, au milieu de collections assez uniques : au rez-de-chaussée, instruments de musique, quelques armes, des accessoires de cuisine et de la poterie, avec des meubles en bois incrusté de nacre, à l’entresol encore des meubles, des tentures et des tableaux, au premier étage des montagnes de tapis anciens et des tableaux. Tout en haut, on découvre une lumineuse terrasse qui donne sur le minaret de la Zitouna et est décoré de panneaux en carreaux de céramique également étonnants.


Le magasin vaut qu’on y retourne, j’y ai déjà fait plusieurs visites et reviendrai sur les découvertes qu’on peut y faire à chaque fois, et sur toutes les histoires que racontent les objets, sur lesquelles le propriétaire est intarissable. Le sujet sur lequel je veux m’attarder ici c’est le patrimoine des marionnettes, riche en symboles.


C’est vrai que dans le souk de la médina on en trouve beaucoup, des marionnettes. Toutes artisanales, souvent grossières, presque toujours récentes ou modernes. Ici, la famille Ben Ghorbal a pris conscience de la valeur des marionnettes anciennes et a commencé il y a longtemps à les rassembler, à les restaurer, à les mettre en valeur.
Selon la spécialiste des marionnettes contemporaines en Tunisie Dalila Laabidi, le genre théâtral des marionnettes remonte au 14ème siècle avec le théâtre de l’ombre né avec «Karakouz» et aux marionnettes siciliennes avec Ismail Pacha, sous l’empire ottoman.


M. Ben Ghorbal me montre une marionnette sicilienne ancienne, avec une belle armure en métal sculpté, qu’il n’a pas osé nettoyer de sa patine (au-dessus à gauche). Elles sont caractéristiques par la finesse des traits, la clarté de la peau aux joues roses, le visage angélique du bon opposé à son ennemi, le “méchant” mauresque (au-dessus à droite et les deux ci-dessous : autre collection, privée).


Effectivement, dans le théâtre sicilien, l’adversaire n’est pas l’Ottoman mais bien le pirate barbaresque, tel que le voyaient débarquer sur leurs rivages les habitants de la Sicile : les traits grossiers, la mine patibulaire, le visage foncé et la moustache drue alors que le chrétien est glabre.


Les marionnettes tunisiennes sont au contraire claires de peau, comme le sont les Tunisiens, et les visages foncés y sont rares. le propriétaire m’en montre une, très belle, sans savoir à quel personnage elle correspond (à gauche). Sinon la plupart des marionnettes, mais sans doute en existe-t-il de plus anciennes, sont des soldats ottomans à la moustache relevée, avec ou sans barbe mais portant un fez (ou tarbouche) avec ou sans plumet stylisé.


Le travail de la famille Ben Ghorbal n’est évidemment pas fini, au contraire. Chercher, retrouver, assembler, restaurer, identifier, c’est une quête longue qui s’étend déjà sur deux générations. Des spécialistes ont commencé à s’y intéresser, dont le professeur Mahmoud Mejri qui a publié un livre en arabe sur le sujet. Des marionnettistes lancent des festivals, des ateliers pour enfants. Sans doute faudra-t-il retourner en Sicile pour mieux étudier les parallèles entre les “Pupi” et leurs cousins tunisiens.
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05 décembre 2015 dans Italie, Tunisie | Lien permanent | Commentaires (4)
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