Venny Soldan-Brofeldt

Artist, sculptor, and jewelry designer.

Millénaires militaires

Le musée des armées de Tunis, dans le palais de la rose, est discret, par ses collections et par sa faible exposition, restant à l’écart des circuits touristiques. Mais il est riche de profondeur historique car il retrace l’histoire des guerres et des armées qui se sont succédé sur le sol et dans les eaux de la Tunisie depuis l’Antiquité.

L’accueil est fait par deux canons italiens, fondus à Turin et offerts au Bey de Tunis en 1867. Une façon de rappeler que la Tunisie était indépendante quand sa voisine l’Algérie était occupée par les Français depuis 1830. Le protectorat français n’arrivera en Tunisie qu’en 1881…

Le palais lui-même est un écrin architectural, par ses proportions harmonieuses et sa décoration : enfilade de cours et de colonnades panneaux de céramique, plafonds décorés et lustres en verre, ce musée a d’abord été une résidence de prestige, la résidence d’été que Hammouda Pacha fit construire à partir de 1793.

Exposés dans vitrines protégées, les témoignages les plus anciens rappellent les fameuses guerres puniques, avec armes carthaginoises et bustes romains, complétés par des maquettes des bateaux de guerre phéniciens.

Et si, au terme de très longues guerres puniques qui voient Amilcar et Hannibal arriver jusqu’à proximité de Rome, Carthage fut finalement détruite comme l’avait répété le tenace Caton l’ancien (delenda est Cartago), Carthage n’est plus mais Tunis est toujours debout.

Au cours des siècles qui ont suivi et avec des fortunes diverses, la Tunisie a été le témoin actif des luttes maritimes qui ont opposé les riverains de la Méditerranée, de l’époque médiévale avec l’expansion arabo-musulmane jusqu’à à la Renaissance avec les batailles navales des flottes chrétiennes et musulmanes, puis à l’affrontement des empires avec la montée de l’empire ottoman. Vu de Tunis ce n’étaient parfois que des guerres de principautés, et parfois aussi des affrontements entre civilisations et religions, même si l’homogénéité du bloc chrétien n’était pas plus forte que celle du bloc musulman, entre principautés arabes et califat ottoman.

Héros mythique, l’amiral Khaireddine Barberousse, Beylerbey d’Alger, est rappelé ici par un portrait en couleurs – les siennes. Des uniformes d’officiers et de soldats ottomans rappellent la présence forte de l’empire ottoman, qui se prolonge jusqu’au XIXe siècle.

Pour autant, la Tunisie n’était pas une colonie lointaine, mais un pays avec son armée et sa flotte, comme en témoignent ces tableaux qui figurent au musée. Dont le défilé de l’armée tunisienne à La Marsa (à gauche) après son retour de la guerre de Crimée.

Dans les années 1830, le palais de la rose a été le siège du commandement de la cavalerie dont le chef était Khereddine Pacha, ci-dessus à gauche. Il a ensuite été premier ministre auprès du Bey (1873-77), puis grand vizir après de la Sublime Porte en 1878. Offerte par la république française  au Bey de Tunis en 1875, une superbe mitrailleuse Gatling (ci-dessous à gauche) avec sa plaque de fabrique (au-dessus) de 1957 de Hartling, Connecticut. Le palais de la rose est devenu le commandement des troupes françaises d’occupation en 1881, endommagé par une utilisation peu soucieuse de son entretien. Il faudra attendre l’indépendance pour que les autorités tunisiennes décident de le restaurer et d’en faire finalement le musée des armées, ouvert dans les années 1980.

Justement, plusieurs salles racontent la marche vers l’indépendance : d’abord le rappel de la dette de sang contractée par la France auprès des combattants tunisiens mobilisés pour les deux guerres mondiales et pour la libération du territoire nationa l: un tableau retrace les batailles menées par les tirailleurs tunisiens sur tous les fronts y compris en Indochine. Avec l’après-guerre de 1945 et le retour des combattants, c’est le regain des idées d’indépendance, les manifestations, la répression, les attentats, le maquis. On voit ici quelques armes des maquisards, des affiches rappelant les condamnations par les tribunaux militaires français, quelques drapeaux des premiers maquis, les photos des héros de l’indépendance. Heureusement pour la Tunisie, la France lâcha prise plus vite qu’en Algérie.

Les dernières salles montrent la naissance de la nouvelle armée tunisienne, avec ses trois armées, terre, marine et air, présentées par des organigrammes et les fanions des unités. Une armée jeune qui monte en puissance, participe à des opérations de maintien de la paix dans le monde, et surtout jouera un rôle crucial au moment de la “révolution de jasmin”: l’arme tunisienne évite d’être instrumentalisée par un régime corrompu et de plus en plus isolé, et plus d’une fois s’interposera entre les manifestants et les forces de maintien de l’ordre pour éviter des affrontements sanglant.

Dernières images de ce musée au cadre apaisant, les photos prises pendant ces événements de 2013 où l’on voir la foule des manifestants fraterniser avec les militaires et leur exprimer sa reconnaissance d’avoir facilité la transition en évitant le pire. 

21 mars 2015 dans DéfenseTunisie | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)

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