Venny Soldan-Brofeldt

Artist, sculptor, and jewelry designer.

Revenir au Liban (3)

Après le dépaysement passager, on s’habitue vite aux cicatrices des violences passées ou récentes à Beyrouth, comme cet immeuble élevé en bordure d’Aïn Remmaneh dont les trois derniers étages ont été aplatis tout récemment par un drone israélien, ou toutes ces façades criblées d’éclats dans la partie non reconstruite du centre-ville et dans la banlieue sud : selon les zones, les cicatrices racontent les épisodes successifs des bombardements sur la capitale, depuis un demi-siècle.

On fait comme les Beyrouthins, qui regardent ailleurs, assis devant la mer et scrutant au loin, avec une patience infinie, cet horizon apaisé tant de fois espéré et jamais arrivé. C’est la patience des pêcheurs de la corniche, qui en sont les premiers occupants du petit matin, avant l’arrivée des joggeurs. Avec cette envie de printemps qui ramène un peu de douceur, on voit aussi les premiers nageurs dans les eaux calmées côté nord.

En remontant au bout de la corniche, après le Bain militaire et le Sporting, deux institutions de la capitale, l’avenue tourne et monte à Raouché, où le paysage est complètement transformé, désormais encombré de gratte-ciels et sans charme.

C’est décidément la corniche qui reste la vitrine de Beyrouth, impeccablement nettoyée par une voirie plus présente qu’ailleurs, où les coureurs en shorts et mini-jupes croisent des femmes voilées de tout âge, dans une parfaite cohabitation. Les moins jeunes s’intéressent aux parties de jacquet et c’est sans doute à cause du ramadan qu’il n’y a pas tous les vendeurs habituels de jus de fruits frais – et c’est bien dommage.

En prolongeant la corniche à son autre extrémité, par la rue Ibn Sinna, on arrive jusqu’au carrefour du Phoenicia avec, de l’autre côté face à la mer, le squelette sinistre du Saint-Georges, dont on se demande s’il revivra un jour. Mais courir dans ces artères est moins agréable et plus dangereux que sur la corniche, les trottoirs sont des pièges à chevilles avec d’innombrables trous, quand ils ne sont pas simplement envahis par les voitures stationnées.

Déjeuner très amical chez mon ancien confrère de l’AFP à Beyrouth et Nicosie, Elias Austa, qui m’aide à rafraîchir mes souvenirs avec lui aussi une étonnante mémoire historique et une connaissance encyclopédique. Ayant fait partie de cette équipe à cheval entre le Liban et Chypre, il est chez lui à Aïn Remmaneh mais garde un pied à Nicosie dont il apprécie la douceur et le calme – les derniers bombardements par drone étaient à moins de 500 m de chez lui à Beyrouth. 

Puis c’est un retour à Hamra, qui se vide en fin d’après-midi : dans la rue Bliss, les restaurants sont pleins des gens attablés devant leur assiette vide, consultant sans impatience non pas leur montre mais leur portable, mais ils ne risquent pas de rater la rupture du jeûne : c’est tous ensemble qu’ils pourront mettre fin à leur jeûne quotidien. Et devant les guichets des sandwichs kebab-shawarma, ce sont les livreurs en mobylette qui font la file, prêts à prendre la course pour livrer leurs clients affamés.

En passant devant l’American University of Beirut, l’AUB, j’admire le banyan géant qui en garde l’entrée. Il est éclairé en vert, exactement comme la mosquée d’Ain Mraïsseh, à l’entrée de la corniche. Et si ce beau temps persiste, il faudra que j’aille explorer le campus de l’AUB, dont le parc s’étend de la rue Bliss à la corniche et au printemps se recouvre de fleurs multicolores, les étudiants y sont privilégiés.

11 mars 2025 dans Moyen-OrientVoyages | Lien permanent | Commentaires (0)

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